
En quelques jours, deux décès d'enfant liés à des erreurs de manipulations par des infirmières ont soulevé en France une énorme interrogation sur la condition de l'hôpital en France. Bien sûr je mesure le chagrin immense causé aux parents de ces deux victimes, et nous éprouvons tous de la compassion pour ces familles meurtries pour toujours. Pourtant, ce sentiment ne doit pas nous empêcher de réfléchir au contexte de ces erreurs car les infirmières, dont je suis, sont en permanence exposées à ces risques d'erreurs qui menacent la vie des patients, mais aussi leurs vies professionnelles et privées. N'en doutons pas, ces drames brisent aussi la vie des infirmières concernées et de leurs familles...
UN METIER TROP MAL RECONNU
Face à l'immense responsabilité à quelle doit faire face l'infirmière, on le ressent bien avec le malheureux décès de ces enfants, il faut rappeler quelques réalités de ce métier populaire auprès du grand public mais mal reconnu. S'agissant de reconnaissance, celle du diplôme est tout à fait significative. En effet, après avoir suivi des études de plus de trois ans, l'infirmière n'obtiendra qu'un diplôme équivalent à un bac +2, on imagine mal ce scénario dans n'importe quelle autre faculté... Une harmonisation avec le cursus LMD serait la bienvenue mais n'a toujours pas été obtenue ! Pour les salaires, c'est encore pire : avec un début de carrière à 1500 euros net, oui c'est pas mal mais n'est-ce pas normal avec une moyenne de deux week-ends travaillés par mois et des horaires de plus en plus flexibles et extensibles ? sans oublier que ce salaire ne culminera qu'à 2200 euros par mois en fin de carrière ?
Et que dire de la pénibilité de ce travail qu'elle soit physique, combien de femmes partent à la retraite avec un dos brisé, des varices plein les jambes, qu'elle soit psychologique, le stress quant à lui ne faisant qu'augmenter avec la dégradation des conditions de travail que dénonce la grande majorité du corps médical. Il faut savoir que l'espérance de vie d'une infirmière qui a travaillé au moins quinze ans en milieu hospitalier est inférieure de sept ans à la moyenne des autres femmes !
LA SECURITE ET LA QUALITE DES SOINS
Malgré tous les aspects négatifs de cette profession qui n'arrive plus à retenir ses jeunes diplômés qui fuient souvent ce métier après à peine quelques années, la préoccupation d'assurer la sécurité et la qualité des soins reste centrale. Encore faudrait-il que les moyens mis en oeuvre soient adaptées à une telle prise en charge !
Combien de postes d'infirmières ne sont pas pourvus parce que le budget de l'hôpital ne le permet pas ? Il y a quelques années encore, les équipes soignantes étaient affectées à un service précis, faisant d'elles des "spécialistes" possédant un savoir qu'elles pouvaient transmettre aux jeunes diplômées. C'est encore vrai et heureusement car on est pas une bonne infirmière quand on sort d'une école, on le devient grâce à l'expérience, à la transmission de savoirs des anciennes. Mais de plus en plus, on demande aux infirmières de tourner dans les services, de remplacer au pied levé, de s'adapter à une nouvelle forme de management.
Aucun protocole n'assurera autant la sécurité d'un patient qu'un nombre suffisant de soignants expérimentés avec des conditions de travail qui tiennent réellement compte de cette responsabilité que chacun de nos actes engage.
LES MEDICAMENTS NE SONT PAS DES PRODUITS COMME LES AUTRES
Avec l'arrivée des génériques, l'infirmière voit arriver chaque jour de nouveaux médicaments. Ce qui complique la tâche de celle qui doit administrer une prescription et qui partage la responsabilité d'une éventuelle erreur sur celle-ci avec le médecin... A cela s'ajoute quelque fois des conditionnements identiques qui augmentent le risque d'erreur d'administration d'un médicament pour un autre. Dans l'urgence, il est parfois difficile de faire la différence entre deux ampoules de même taille, même liseret rouge, même difficulté de lecture.... Les laboratoires doivent entendre et prendre en compte rapidement les remarques souvent formulées avant des accidents mortels car ils sont également responsable de ces accidents regrettables.
LA PEUR DES ACTES DANGEREUX VA ACCENTUER LA PENURIE DE PERSONNEL
On ne peut que regretter la garde à vue et la mise en examen pour "homicide involontaire" d'une infirmière coupable d'une erreur car si sa responsabilité est effectivement engagée, elle n'est pas la seule. L'Assistance publique-hôpitaux de Paris a annoncé dans un communiqué qu'"un problème dans le circuit d'acheminement du médicament à l'intérieur de l'hôpital serait à l'origine du décès du petit Yliès.
A la vue de ce type de procédure, chaque infirmière va réfléchir sur sa propre pratique et c'est déjà un fait chez les médecins, les disciplines trop dangereuses seront délaissées... Alors que les techniques se sophistiquent chaque jour et que les traitements se compliquent et utilisent des produits de plus en plus dangereux, la peur de faire une erreur et les poursuites en justice possibles vont accentuer la crise d'un métier déjà bien malmené par des politiques publiques inadaptées.
Les infirmières ont besoin d'aide pour mieux prendre en charge vos parents, vos enfants, vous-même un jour, elles ne demandent que ça, est-ce déjà trop ?